vendredi 27 octobre 2017

idées courtes #23



Propositions aux logisticiens des expositions : instaurer couloirs d’attente et horaires réservés aux fous furieux de l’image numérique qui photographient les bras tendus et au pas de course chaque toile puis immédiatement son cartel (« on regardera ça à la maison »), sans jeter le moindre coup d’œil direct à l’œuvre et en bousculant sans vergogne les pauvres types dans mon genre qui aimeraient profiter calmement d’un temps de conversation silencieuse avec la peinture et son auteur. Ou bien, à l’instar d’un vestiaire obligatoire pour les porteurs de sacs à dos, imposer le dépôt des téléphones, tablettes ou appareils photo avant toute visite. Il se pourrait que non seulement le calme revienne, mais que les files d’attente diminuent considérablement.

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L’artiste a les mains dedans, le philosophe la tête ailleurs.

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Conversation : interrompre son interlocuteur, c’est avoir la prétentieuse certitude que ce que l’on a à dire a plus d’importance que la parole offerte. Pour ma part, je pencherais pour l’alternance, le va et vient, avec une inclination supplémentaire pour réserver un silence ponctué entre l’un et l’autre, entre le va et le vient, une courte marche de l’esprit d’escalier, un temps vivant de réflexion pour un meilleur rebond des mots : conversation.

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Du minimum vital au minimum létal, une existence fragile.

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— Vous pêchez quoi ?
— De la solitude et du silence, et jusqu’à maintenant ça mordait.

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Se sent-on mieux dans sa peau lorsqu’elle est tatouée ?
 
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Conversation : interrompre son interlocuteur, c’est avoir la prétentieuse certitude que ce que l’on a à dire a plus d’importance que la parole offerte. Avouons que c’est parfois le cas.

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Je viens de commencer la lecture d’un livre qui ne m’est pas tombé des mains. Je l’ai jeté par terre.

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— À quoi penses-tu ?
— Ce à quoi je pense m’appartient, figure-toi, et je ne suis pas prêteur.

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Un gros bavard, ou l’adipeux qui (pourtant) parle beaucoup.

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Dans un appartement de location, la tapisserie de la salle de bain était rehaussée d’une frise de mots peints au pochoir, aux couleurs légères, sur un rythme dansant : douceur, plaisir, sourire, sérénité, amour, bonheur, calme, détente, rêve, joie, quiétude, amitié. Ils se répétaient aléatoirement tout autour de la pièce sans que l’œil ne puisse jamais les éviter. Malgré la brièveté du séjour, ma mémoire les a fixés et depuis ils me hantent, ne me lâchent plus, ni la nuit ni le jour. Je suis devenu nerveux, agité, violent, tendu, agressif, angoissé, j’ai perdu mes amours et mes amis, ces mots hurlent et s’entrechoquent dans mes cauchemars.
Je viens de laisser sur le site Airbnb un commentaire pour alerter les internautes voyageurs.  

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En matière de comportement d’ours mal léché, j’ai trouvé mon maître : Cézanne. Mais si nous parlions peinture ?

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La cigale cymbalise, l’alouette grisolle, le bouc béguète, et le chat-huant nous vilipende.

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À moi, peintre anosmique définitif, le droguiste ne sachant pas propose du white spirit sans odeur.

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Plusieurs groupes d’écoliers dans une grande exposition : bruit, cris, galopades, brouhaha aigu, les enseignants qui tentent de se faire entendre en haussant le ton, etc. Le tout augmenté et massifié par la résonance de l’espace.
Pourquoi, avant d’expliquer le cubisme aux enfants, oublie-t-on de leur apprendre le silence de la peinture ?

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—Pas de souci ! répond le peintre.
(Mais d’où sort-il, celui là ?)

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Entendu : « faut voir à l’usure »

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Pour revenir aux insupportables et dangereux photographieurs numériques, compulsifs et surnuméraires encombrant les expositions, se comportant comme s’ils étaient seuls au monde, davantage fascinés par le bidule hi-tech qu’ils ont en main(s) (dont la carte-mémoire n’avalera que la surface et qu’ils ne digèreront sans doute jamais) que par la pauvre toile pendue devant eux, il semble que le « concentré de technologie » qu’ils tiennent à bout de bras en s’y accrochant désespérément les vide de leur propre faculté de concentration devant la réalité de la peinture et du monde qu’elle propose d’ouvrir.
Se rendent-ils compte que, dans leur objet transitionnel, ils n’emporteront jamais l’âme de l’œuvre ?

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Lucidité : même le plus sombre de nos existences devient très clair.

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On me montre, pour avis, une photographie d’un portrait peint d’après une photographie.

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Le geste ridicule joint à la parole et figurant les guillemets (doigts crochus en mouvement vertical de chaque côté de la tête qui profère l’ineptie), est un signe de plus de l’anglicisation galopante. Car, pour être ici typographiquement correct, il faudrait en l’air dessiner des chevrons.

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Mon automne m’ennuie.

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Peindre ? Peut-être pour comprendre ce que n’est pas la peinture.




lundi 9 octobre 2017

Tête baissée



Le premier mouvement d’une peinture, le premier jet, c’est celui qui permet, lorsqu’une idée germe, qu’une vision survient, d’en concrétiser le plus vite possible l’image pour qu’elle ne disparaisse pas dans les vapeurs de l’oubli. Il y a une urgence, peu importent outils et supports, ils feront l’affaire pourvu que l’on prenne note. Est-on spontané, à ce moment précis du premier jet ? Pas totalement puisque ce mouvement dépend d'une intention, en l’espèce l’idée entrevue, va guider la main pour en tracer un schéma, une esquisse, les premières masses, la première direction. Mais le geste pressé, impatient, qui veut saisir l’immédiat, lui sera spontané dans le sens où il ne s’embarrassera pas d’une analyse, d’une quelconque réflexion. Il sera toutefois tributaire de ses possibilités, et donc de l’expérience de la main, de sa formation. Pour traduire, à tout prix, quoi qu’il arrive, une main habituée répondra mieux. Dans tous les cas, main expérimentée ou non, il en sortira une écriture particulière à ce moment fiévreux, intense, écriture qui jamais ne se retrouvera dans un travail plus élaboré, dans une reprise.  Il y aura dans cette écriture, dans cette touche, une trace, une agitation, une sorte de folie ou de hargne, une tension qui ne cherche pas particulièrement à bâtir, mais juste à jeter, à lâcher, à déverser l’idée brute. C’est sans doute cette écriture originale que certains qualifient de spontanée et considèrent comme étant d’une qualité supérieure.

Je me souviens d’une soirée organisée à l’occasion d’une exposition, pendant laquelle l’artiste expliquait et faisait démonstration de sa pratique. Dans son discours de présentation, il insistait beaucoup sur la spontanéité, sur  l’ « incontrôle » de lui-même, misant sur l’accident, le hasard. En action, il jetait la peinture sur sa toile posée au sol, sans réfléchir, par des gestes qu’il qualifiait de spontanés, puis ajoutait d’autres masses, d’autres taches, et avançait ainsi. Il redisait, comme un credo, qu’il voulait à tout prix ne pas perdre sa spontanéité, au risque de perdre sa peinture. La spontanéité comme procédé…
Après un moment pourtant, je le vois se redresser, laisser tomber les bras le long de son corps, regarder (toiser) sa toile couchée, tourner autour d’elle sans la quitter des yeux, puis prendre une couleur (la choisir) et l‘appliquer à un endroit précis. J’étais rassuré, la réflexion était revenue.

Cette question du spontané dans la peinture a été pour moi l’objet de nombreuses discussions, plusieurs interlocuteurs pratiquant dessin ou peinture  avançant que réfléchir, donc aller à l’encontre du spontané, les empêcherait, dénaturerait leur travail, en diminuerait la qualité, qu’il perdrait en fraîcheur, etc. Tout cela est sans doute vrai, mais la spontanéité réelle ne découle-t-elle pas d’une expérience épaissie au fil du temps et du travail, donc d’un acte réfléchi, étudié, analysé ?  Je parle ici de la spontanéité de l’adulte, car celle de l’enfant, très touchante, ne souffre pas la comparaison. « J'ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant » (Picasso). Car il faut bien s’affranchir des techniques, des supports, des outils, des gestes, les avoir longuement éprouvés, dans un immense et lourd temps de travail, pour s’en débarrasser, s’alléger. La spontanéité initiale et revendiquée selon moi est un leurre, peut-être une paresse, un évitement de la somme de pratique nécessaire pour que l’exécution soit naturelle, inhérente.
Le trait d’encre assuré, sans retour, sans repentir, sans reprise, de ces artistes orientaux qu’on admire tant, ce trait est-il spontané ?
Si la peinture est langage, alors elle demande une structure, un vocabulaire, une syntaxe, une forme qui nous permettront de dire ce que l’on doit dire tel que l’on veut le dire, quel que soit son interlocuteur, que l’on se parle à soi-même, comme c’est souvent le cas en art, ou que l’on s’adresse aux autres ; rien de moins spontané que l’apprentissage du langage. A l’instar de l’improvisation pour les musiciens, la spontanéité s’apprend, plus exactement s’atteint. À moins que l’on cherche à n’employer que l’inné, à se passer volontairement d’un acquis, d’une expérience, d’un parcours. Mais cela nécessite œillères et bouchons d’oreilles à toute épreuve, frise me semble-t-il la complaisance voire l’idéologie, et ne produira que balbutiements et stagnation. La peinture ne tombe pas du ciel, disait Zao Wou Ki. Les militants de la spontanéité comptent trop sur le miracle assuré.
Bien sûr, il nous faut l’accident pour faire l’œuvre (rien n’empêche d’ailleurs de le provoquer) à condition que celui-ci, plutôt que de faire des dégâts, soit récupéré par l’artiste à son avantage, retravaillé, inséré, intégré à l’œuvre, pour qu’il passe de l’état d’évènement dramatique à celui d’évènement artistique.
Et je passerai sur l’injonction imbécile en plus d’être paradoxale et devenue lieu commun : sois spontané…

J’ai d’abord écrit ce texte spontanément en y jetant les idées en vrac, demandant à la main d’écrire aussi vite que la pensée et ses revirements, passant sans retenue du coq à l’âne. J’ai obtenu un magma sans la queue de l’âne, ni la tête du coq, avec coquilles, biffures, non-sens, contresens, tournures et orthographe douteuses. Il m’a fallu alors réorganiser la matière des mots pour en faire un article plus cohérent, mieux au service du propos. S’il ne l’est pas, je le reprendrai encore.

La spontanéité peut mettre la peinture en danger, car elle laisse le champ libre au geste inconsciemment et instinctivement itératif, dont on devrait chercher plutôt à se dégager afin de renouveler en permanence la composition et lui apporter ainsi variation, richesse et dynamisme. L’écriture n’aime pas la répétition si elle est exacte duplication. Il en va de même pour la peinture où l’on veille à éviter la redite parfaite pour préférer la variante, la nuance, l’évolution d’un même trait, d’une même couleur, d’une même touche, etc. Spontanément (instinctivement), nous répétons ce qui fonctionne, ce qui plaît, ce qui va. La main suit, c’est confortable, facile. Pourtant aussitôt, puisque c’est répété, cela ne va plus. Et c’est au prix d’un recommencement autrement, grâce à une veille, un recul et une réflexion que nous éviterons ce piège de la copie conforme, de l’habitude, du décalque.

Une exécution spontanée apporte à l'image une qualité incontestable, une manière de franchise, d’expression initiale, sans intermédiaire entre l’idée et la main. C’est joindre le geste à la pensée, aussitôt. Le circuit court. C’est appréciable, bien sûr, à bien des égards, mais l’est aussi le résultat de la reprise de ce premier jet, reprise qui emportera l’image au-delà de l’idée première, vers une remise en cause, une avancée, un approfondissement. Il se peut, il est sûr, même, que le travail de reprise fera retomber cette tension du premier jet, mais il apportera peut-être (il faut l’espérer), un développement de cette image, un dépassement de l’idée source, qui générera possiblement une autre idée, qui provoquera un nouveau premier jet, et ainsi de suite. À ce titre, il me semble qu’une peinture peut difficilement se passer de ces passages successifs du spontané au réfléchi, du libre au laborieux, de l’insouciant à l’impliqué, ces passages ne se présentant pas dans un ordre établi et linéaire, mais dans un chaos absolu dont le peintre doit se dégager — c’est son travail — pour qu’une œuvre s’en détache et aille vivre sa vie.

jeudi 29 juin 2017

idées courtes # 22




L'époque et son évolution laissent supposer et craindre que les peintres paysagistes n'auront bientôt pas d'autre choix que de représenter la nature morte.

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Je ne mourrai pas de ne pas avoir vu Venise, ou Naples, ou tout ce qu'on se doit d'avoir vu avant de mourir.

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Un rassemblement d'athées serait une chapelle.

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On interdira bientôt, quel dommage, les feux de cheminées au coin de l'hiver, et les feux d'herbes au fond des jardins sauvages, cela pour protéger notre planète des fumées chargées de particules plus ou moins fines. Je me console en pensant que le bûcher des vanités, lui aussi, sera un jour ou l'autre visé par la législation.

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 « Prendre les choses avec philosophie » dit le lieu commun. Ne confond-on pas avec fatalisme ? Le fatalisme est peut-être une mais pas la philosophie.

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Il est plus courant de reprocher aux écrivains leur autobiographie qu'aux peintres leur autoportrait.

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Hiver dernier, dans le métro : une religieuse coiffée, emburée et sandalée entre dans le wagon, s'assoit. Dans un geste de grand recueillement elle porte les mains jointes devant son visage. Puis se mouche.

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Ceux qui affirment avoir « refait leur vie » croient donc à la réincarnation.

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Cet écrivain a beaucoup plus de vocabulaire quand il écrit que quand il parle. Promotion télévisuelle oblige.

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Du suffixe-iste : l’aquarelle pratiquée par les aquarellistes me semble plus proche de la doctrine que de l’art. De même pour le pastel et les pastellistes, le portrait et les portraitistes, etc. L’artiste, moins soumis, ne l’est qu’à ses visions. Plus libre, il choisira naturellement et sans obligation le médium qui répondra le mieux, sur le moment, à l’expression de ces visions. 

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(« Emburée » me semble être une bonne valise pour y mettre à la fois le tissu grossier et la barrière qu'il représente)


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 « Pour un art abstrait sans a priori » dit ce patron d'une galerie de par chez moi pour vanter son lieu à la presse locale. Je me demande si le qualifier d'abstrait, cet art, n'est pas déjà un a priori.
   
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Aller à l’atelier, entrer en scène devant soi-même. Trac.
 
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Fin d’automne. Quand toutes les feuilles sont à terre, il ne nous reste qu’à attendre (espérer) la saison prochaine. Leur chute sert à ça, aussi : vivre l’espoir.

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Si je n’aime pas beaucoup les gommes, c’est parce qu’elles font tomber le dessin dans l’oubli.

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Les carnets de dessins sont aussi intimes que les manuscrits, et réciproquement.

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Le vieux loup, à force d'être solitaire, devient seul.
Le vieil ours, à force d'être mal léché, s'assèche.
Par-dessus le marché, aucun des deux ne rajeunit.

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Si l’auriculaire peut s’introduire dans l’oreille, il s’agit de veiller à l’orthographe de l’annulaire.

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Bon dimanche, un oxymore.

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Pourquoi parle-t-on tant des aquarellistes et des pastellistes, et jamais des acryliquistes, des  huileux, des crayonnants, des fusainistes, des encriers, des sanguins, des glaçants, des (sales) gouachistes, des emplumés ? Seraient-ils plus puristes que les autres pour être tant considérés ? On a pourtant vu plus d’un aquarelliste gommeux et des pastellistes fort poussiéreux. 

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Dans l’administration, on a de moins en moins affaire à des gratte-papier, mais de plus en plus à des tape-clavier. Je ne pense pas que l’on gagne au change.

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Cette vieille dame, au cœur de la canicule, va arroser ses fleurs chaque soir en oubliant de boire. 


L’emploi de la gomme ne se justifie que par ce qu’il ajoute.

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Je n’ai pas de joie à cacher.

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