jeudi 29 juin 2017

idées courtes # 22




L'époque et son évolution laissent supposer et craindre que les peintres paysagistes n'auront bientôt pas d'autre choix que de représenter la nature morte.

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Je ne mourrai pas de ne pas avoir vu Venise, ou Naples, ou tout ce qu'on se doit d'avoir vu avant de mourir.

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Un rassemblement d'athées serait une chapelle.

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On interdira bientôt, quel dommage, les feux de cheminées au coin de l'hiver, et les feux d'herbes au fond des jardins sauvages, cela pour protéger notre planète des fumées chargées de particules plus ou moins fines. Je me console en pensant que le bûcher des vanités, lui aussi, sera un jour ou l'autre visé par la législation.

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 « Prendre les choses avec philosophie » dit le lieu commun. Ne confond-on pas avec fatalisme ? Le fatalisme est peut-être une mais pas la philosophie.

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Il est plus courant de reprocher aux écrivains leur autobiographie qu'aux peintres leur autoportrait.

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Hiver dernier, dans le métro : une religieuse coiffée, emburée et sandalée entre dans le wagon, s'assoit. Dans un geste de grand recueillement elle porte les mains jointes devant son visage. Puis se mouche.

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Ceux qui affirment avoir « refait leur vie » croient donc à la réincarnation.

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Cet écrivain a beaucoup plus de vocabulaire quand il écrit que quand il parle. Promotion télévisuelle oblige.

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Du suffixe-iste : l’aquarelle pratiquée par les aquarellistes me semble plus proche de la doctrine que de l’art. De même pour le pastel et les pastellistes, le portrait et les portraitistes, etc. L’artiste, moins soumis, ne l’est qu’à ses visions. Plus libre, il choisira naturellement et sans obligation le médium qui répondra le mieux, sur le moment, à l’expression de ces visions. 

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(« Emburée » me semble être une bonne valise pour y mettre à la fois le tissu grossier et la barrière qu'il représente)


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 « Pour un art abstrait sans a priori » dit ce patron d'une galerie de par chez moi pour vanter son lieu à la presse locale. Je me demande si le qualifier d'abstrait, cet art, n'est pas déjà un a priori.
   
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Aller à l’atelier, entrer en scène devant soi-même. Trac.
 
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Fin d’automne. Quand toutes les feuilles sont à terre, il ne nous reste qu’à attendre (espérer) la saison prochaine. Leur chute sert à ça, aussi : vivre l’espoir.

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Si je n’aime pas beaucoup les gommes, c’est parce qu’elles font tomber le dessin dans l’oubli.

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Les carnets de dessins sont aussi intimes que les manuscrits, et réciproquement.

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Le vieux loup, à force d'être solitaire, devient seul.
Le vieil ours, à force d'être mal léché, s'assèche.
Par-dessus le marché, aucun des deux ne rajeunit.

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Si l’auriculaire peut s’introduire dans l’oreille, il s’agit de veiller à l’orthographe de l’annulaire.

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Bon dimanche, un oxymore.

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Pourquoi parle-t-on tant des aquarellistes et des pastellistes, et jamais des acryliquistes, des  huileux, des crayonnants, des fusainistes, des encriers, des sanguins, des glaçants, des (sales) gouachistes, des emplumés ? Seraient-ils plus puristes que les autres pour être tant considérés ? On a pourtant vu plus d’un aquarelliste gommeux et des pastellistes fort poussiéreux. 

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Dans l’administration, on a de moins en moins affaire à des gratte-papier, mais de plus en plus à des tape-clavier. Je ne pense pas que l’on gagne au change.

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Cette vieille dame, au cœur de la canicule, va arroser ses fleurs chaque soir en oubliant de boire. 


L’emploi de la gomme ne se justifie que par ce qu’il ajoute.

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Je n’ai pas de joie à cacher.

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mercredi 17 mai 2017

Le ciel t'aidera



Se placer sous le ciel nuageux et s’y attarder pour le dessiner ou le peindre est sans doute à la fois une épreuve et un excellent moyen pour saisir la temporalité de la peinture, l’enjeu de la durée qu’elle représente et sa représentation même. Expérience simple, unique et tellement déroutante que celle de s’asseoir avec son carnet à l’aplomb d’un ciel si chargé qu’il en paraîtrait vertical, de regarder profondément et de commencer une ébauche. On baisse bien vite les yeux vers la page pour suivre son trait et sa touche, puis on les relève pour reprendre l’observation. Et là, plus rien n’existe de la seconde d’avant, plus rien comme tel. On s’aperçoit que le monde avance, que le temps passe. Il alors faut réagir ou abandonner. Reprendre pied, saisir un élément du nouveau ciel qui pourrait s’accrocher à l’ébauche, et l’y accrocher ; ou bien fuir, décamper, éviter (d’aucuns en feraient un cliché pour copier l’image plus tard, et s’éloigner ainsi de la peinture dans un confort sans effort).  Non, courage ! On exécute le nouvel agencement du ciel, concentré sur sa page, et on relève une nouvelle fois le regard. Et cela recommence, plus rien n’est là, on est à des lieues des facilités de l’atelier où l’on impose au modèle de se soumettre à l’immobilité… À chaque nouveau regard porté sur les formes, les volumes, les masses, les couleurs, les rythmes, c’est un nouvel égarement, une perte, l’obligation d’un vague recollement, tant bien que mal, une solitude devant le ciel que l’on veut garder mais que le vent et la lumière modifient sans discontinuer, implacablement. Et le peintre, pauvre fou ou idiot ou les deux, qui tenterait d’arrêter ce moment. Aussi vain qu’un fortin de sable devant la marée montante. Alors il renoncerait, non pas à représenter son ciel, mais à figer une image définitive. Il tenterait une autre voie : celle du mouvement et du temps, celle qui lui ferait accepter de prendre des bouts d’observations pris ça et là et ailleurs, de les associer dans son image et d’y ajouter de lui pour que ça tienne, pour que s’installent équilibre et cohérence. Il renoncerait à l’imagerie pour créer un ciel synthétique, plastique, mouvant, issu de plusieurs moments conjugués mais qui dirait bien plus que le ciel : qui dirait le temps, ce qu’il modifie dans la nature et en nous, l’instabilité des éléments et celle du peintre qui, en fin de compte, donnera à sa peinture son statut de peinture, grâce aux va-et-vient entre tentatives et abandons, entre engagements et changements de voies, grâce aux modifications perpétuelles apportées au cours du travail pour un meilleur équilibre, aux mouvements de colères, d’énergies contradictoires et de réactions. Tout cela s’imprime et s’exprime dans l’image pour qu’elle devienne la représentation d’un temps du ciel, ou du temps d’un ciel, et non pas d’un ciel seulement. C’est quand on percevra dans la touche ou le trait les mouvements du peintre luttant contre l’incertitude et l’insatisfaction pour arriver à ses fins de ciel, quand on constatera que ces mouvements perdurent alors que le peintre a cessé de peindre et qu’il s’est éloigné de sa toile, que le ciel sera peinture et temps de la peinture. Au-delà encore, c’est lorsque chaque peinture, quelle qu’elle soit, quel que soit son sujet, bien loin du ciel, dira ce temps et ce mouvement d’avancée du temps que le peintre poursuit comme il peut, qu’elle sera peinture. Pas avant.