dimanche 29 novembre 2015

idées courtes #16



Dans l’écriture, éviter autant que possible l’injonction détestable de l’infinitif.

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Pléonasme, encore un : art de vivre

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Automne : des arbres rougissent sous notre regard espérant les voir nus. Puis ils cèdent.

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Caché sous les mots, un être. Soyons prudents.

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Comment le dessin, reconnu autrefois comme nécessaire propédeutique de l’art, a-t-il pu devenir aussi contingent, comment a-t-il pu être déchu de la sorte de ses droits parentaux ?

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Le geste de l’artiste, n’est-il pas pour la planète ?

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Les écrivains qui utilisent leur propre histoire comme sujet seraient-ils donc plus indécents que tous ces gens, même inconnus, qui nous imposent, à peine les rencontrons-nous, le récit de leur vie entière, de leur dernière visite chez le médecin ou à l’hôpital, se plaignent de  leurs vieilles douleurs ou bien déversent sans vergogne, en nous tenant serrés dans le filet de leur logorrhée, la vie de leur belle-fille ou de leur vieux père sans rien négliger des détails scabreux ?
Personne n’est forcé de lire.

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Un don, la peinture  ? Oui, seulement si on l’expose.

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Je vis encore à l’âge de l’encre et du pinceau.

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L’écrivain en quête d’éditeur ne ferait-il pas mieux d’envoyer d’abord son tapuscrit aux critiques ?

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La peinture comme consolation face au monde

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Je m’aperçois que l’ami qui vient de me prêter un livre l’avait truffé d’annotations. En  lisant, me voilà comme si je fouillais dans ses affaires. Et mon ami devient le sujet.

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Dessiner au pied levé

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Négociation pour une toile : “Mon prix sera le tien”, dit l’artiste.

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Je dessine encore et encore et toujours et encore sur des papiers à entêtement.

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L’averse est passée. Il suffit pourtant d’un léger coup de vent et l’arbre inconsolé se remet à pleurer.

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Dessiner à l’œil nu ou le croquis naturiste.

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A voir autant de jeunes installés, aigris, empâtés et revenus de tout (mais pas tous, loin de là) et autant de vieux fringants, galopants, curieux et animés (mais pas tous, loin de là), on est en droit de regretter que les  cartes de réduction de la SNCF ne soient pas délivrées sur des critères d’âge mental ou comportemental.
(Je viens d’ailleurs d’adresser une demande de carte 18-27, très argumentée.)

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Signer sa toile, c’est admettre son impuissance, laisser tomber, baisser les bras, abandonner, et le dire. Beaucoup signent bas et fort. Pour ma part, honteux peut-être d’un tel aveu, je signe au dos.

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Dernièrement, on m’a convié à une petite taiserie. J’y ai beaucoup appris.

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vendredi 20 novembre 2015

Bois debout

 

Belle contradiction faisant mystère que je ne me lasserai pas de fréquenter du regard : haute et droite dans l’espace,  la sentinelle flottée gardienne des souvenirs indéchirables, désormais debout et tranquille,  portant au ventre l’enveloppe des gonflements fracassés de la mer en humeur mauvaise, l’écume aux lèvres des houles, veille au grain calme, apaisant les mémoires ventées de son bois presque minéral craquelé fendu fissuré faïencé mais à toute épreuve, sauvé par l’artiste des vases salées d’un cimetière marin. Il l’a relevée, maintenant verticale comme un trait vif coupant l’air sans le blesser qui arrête l’œil de son point blanc ficelé et nous offre par là toutes les voies de récits. Un ballot d’histoires d’hommes et d’océans, un cœur de voyage palpitant à chaque nouveau regard enfermé là dans la terre blanche où chacun puisera ses propres lieux d’aventures. Ruisselants des embruns de nos histoires, nous ne sècherons jamais tout à fait.

paquet de mer copie

Patrice Lebreton,  Paquet de mer

bois, métal, porcelaine et ficelle,  200 x 20 x 5 cm environ, collection privée. 

(Œuvre reproduite avec l’aimable autorisation de l’auteur)

mercredi 28 octobre 2015

Etat des lieux

 

Ce que je crois, s’il y a projet de peinture : il nous faudrait envisager, aborder et peindre chaque toile pour qu’elle devienne un lieu, et non pour qu’elle ressemble à un lieu. C’est la condition pour que nous puissions la laisser filer ensuite au regard de l’autre et rendre possible la rencontre éventuelle .

Mais quel lieu ? Un de ceux, familiers, attachés sans doute à notre histoire, que l’on contemple ou parcourt en se laissant surprendre à chaque nouvelle visite, tellement les lumières, les sons, les vents, les températures, les parfums, les mouvements et les vibrations de l’espace les modifient et permettent à notre pensée de se déployer librement, profondément, sans bruit et sans temps imparti.

Chaque toile devrait (et le peintre y travaille), comme le font nos lieux, réveiller émotions et souvenirs autant qu’en inventer de nouveaux, et ainsi de suite jusqu’au contraire de l’épuisement. Ainsi, les lieux-toiles, ou les toiles-lieux, se verront comme un bord sensible, instable définitivement, respirant entre la plastique des souvenirs acquis et la perception de sentiments inconnus.

Oui, revenir sur ses pas, retrouver autrement les mêmes lieux pour en extraire l’inédit, l’in-livré, le non-confié, c’est la façon de voyager du peintre. Là sont ses destinations, dans ce qui nous  surprendra de ces endroits, et nous dira d’y revenir encore. C’est ainsi qu’il ne recouvrira jamais complètement ses traces et c’est pour cela qu’on y verra le temps, médium gras parfaitement non siccatif.

(Endroits enfouis, personnels, publics, ouverts, peu importe, mais nous devons éviter d’y revenir pour faire la même peinture ou pour orienter sa pensée dans les mêmes voies, comme tant le font, non : c’est bien pour creuser et fouiller encore la terre du lieu, de son lieu,  atteindre sa roche pour la fissurer, l’ouvrir, entrer, progresser vers le creux, vers l’intime.)

Quand se produira la coïncidence, quand la toile touchera un regard qui enregistrera malgré lui et malgré tout l’image dans le répertoire de ses lieux personnels, elle sera là désormais à lui parler, se donner, exprimer, lui évoquer, le renvoyer à lui-même, le déranger et l’accompagner. A vivre, donc.

Le lendemain, l’œil et la pensée, ensemble de retour mais tout autrement : rien n’était dit hier de ce qui se livre aujourd’hui, et ainsi de suite.

N’y aurait-il pas là comme une définition de la peinture, de ce qu’elle devrait être, de ce qu’il nous faudrait chercher, quelque chose de l’art, donc,  dans cette mutation d’une simple image colorée en une surface profonde aussi infiniment variable que des lieux naturels par nous seuls fréquentés ?

dimanche 4 octobre 2015

idées courtes #15



Peindre aujourd’hui est un acte de résistance.

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Envisager des possibles dans un simple regard.

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Peintre de chevalet pour l’huile, peintre de tapis pour l’encre.

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Le clavier aura raison du cal de l’écrivain.
 
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Sur mes doigts de peintre, le jaune de la nicotine a été très tôt remplacé par le noir de l’encre.

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Nous n’irons pas plus loin que nos souvenirs.

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Je résiste comme je peux peu.

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Un ove et une ocre : la grammaire de l’art est bien délicate.

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“Les Amis des arts”, association locale de la petite ville touristique de province, ouvre comme chaque année son exposition d’été. S’ils l’étaient vraiment, ils en interdiraient l’entrée.

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Sur la plaque de zinc, je grave mon cas.

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Qu’est-ce qu’un homme seul ? Un pléonasme.

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Pour copier le dessin d’un autre, veiller à utiliser une mine anti-personnel.

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Quand un solitaire meurt, que reste-t-il ?

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Aussitôt dit, plus tard fait, le temps d’y réfléchir.

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Il est parfaitement logique que les vendeurs de voitures soient vêtus comme les employés des pompes funèbres.

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Je ne supporte pas les mouvements de masses. Sauf lorsqu’elles se dirigent vers mon exposition.

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De la mauvaise peinture, on en ressort indemne.

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Le titre de livre le plus absurde : “j’apprends à lire”.

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Refaire sa vie suppose qu’elle a été défaite.

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J’expose peu, sans doute parce que je résiste beaucoup. Ou parce que je parle trop. Ou trop fort. En réalité, on m’expose peu.

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On parle toujours de la démarche d’un peintre. Jamais de ses démarchages.

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Publier, exposer, etc. : se décharger pour que les autres s’en chargent.

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Un de mes souhaits les plus ardents, lorsque je monte une exposition :  que les visiteurs entrent dans la salle et n’en sortent plus jamais.

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De la peinture sans prétention ? de la foutaise.

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Compliment à une femme : avec vos yeux magnifiques, vous devriez peindre.
(J’attendrais votre autoportrait avec impatience.)

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Je mets tous mes espoirs dans l’échec de la peinture.
(Ainsi, je pourrai avancer.)

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Se déplacer en terrain connu pour ne pas se déranger.

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Je ne sais pas m’ennuyer, on ne m’a jamais appris.

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La plasticité d’une œuvre, et sans doute sa qualité, résident dans sa faculté d’être ouverte aux émotions les plus contradictoires.

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Les vides, dans la peinture, attendent toutes nos suggestions.

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Une peinture  nous regarde autant que nous la regardons.

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Je suis de ceux qui écoutent la mer non dans le creux d’un coquillage mais dans le plein d’un galet. En prime, j’y entends le ciel.

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Certains tentent de comprendre et d’interpréter mes toiles en convoquant Freud. Pardon, mais ma peinture n’est pas un rêve.
Et il n’y a rien à comprendre.

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Ma peinture, c’est mon envergure.

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La peinture me permet de me taire.


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lundi 28 septembre 2015

Prétention sans nom


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Tous ceux qui n’auront pas visité ou pu visiter l’exposition “Signes particuliers” seront passés à côté de l’occasion de voir une sélection rigoureuse de presque 90 pièces, soit une vingtaine d’études ou d’encres et 70 peintures dont plus de la moitié dernières-nées, à peine sèches et parfaitement inédites. Ceux qui n’iront pas, pensant déjà connaître le travail de l’artiste, se priveront de constater et de se faire un avis sur l’évolution des palettes, des accords colorés et du trait, la modification profonde des formes et des matières utilisées. Ceux qui se souvenaient de monochromies baignant dans les rouges et les ocres et persuadés qu’il s’y complairait ne verront donc pas les nouveaux accords polychromes verts et violacés, d’orange et de mauve ou bien les toiles blanches seulement écrites d’encre, et resteront sur leurs idées préconçues. Ceux qui croyaient à un enlisement des formes ou des sujets sur la durée ne verront pas les nouvelles peintures s’essayer à des explorations plus picturales encore, voulant proposer davantage de contemplation, avec des espaces colorés plus nuancés, allégés et ouverts, en cela qu’ils ne veulent imposer ni lecture formelle commune, ni goût commun. Ils ne verront pas non plus les recherches autour de l’écriture et de la calligraphie évoluant vers un graphisme plus acéré, plus labyrinthique aussi parfois, qui épaissit peut-être l’énigme. Ils ne percevront pas de visu la variété des formats, certains dépassant 2 m d’envergure, y compris ceux de certaines études réalisées à l’échelle 1 de la toile en cours. Pas plus qu’ils ne percevront les références à l’art oriental, parfois sigillaire, qui mènent à des combinaisons et compositions complexes d’écritures et de  cadres multiples, aux transparences réelles ou illusoires, tentatives pour créer une perspective palimpsestique orientée vers l’intérieur du tableau, proposant une ouverture non par les bords mais bien par dedans.
Ceux qui ne feront pas le déplacement tout en se demandant comment l’artiste pourrait occuper cet espace immense et magnifique que sont les Anciennes écuries des ardoisières de Trélazé, sans remplir à tout prix en suspendant quelques raclures d’atelier, ne pourront donc pas  juger d’un accrochage dont l’intention muséale, la respiration, l’éclairage, la distribution des volumes en fonction des périodes ou des orientations de la recherche ont voulu créer  un accord avec l’identité du lieu.
Et s’ils se demandent comment travaille l’artiste et si, aussitôt l’idée venue, celui-ci se jette sur la toile, ils ne verront pas le choix d’études présentées dans un petit espace dédié, qui montrent combien l’idée s’élabore, se construit, progresse, recule, hésite, et que rien n’est jamais sûr.  Ils ne comprendront pas comment, même si l’œuvre passe pour intellectuelle (ce qui n’est pas une tare !), elle se concrétise par un rigoureux travail manuel, ouvrier, physique, très physique parfois qui équilibre la démarche (l’artiste ne supporte pas les philosophes et autres penseurs qui ne savent pas planter un clou). Ceux qui n’auront pas pu ou voulu visiter l’exposition ne profiteront pas sur place de la projection d’un petit film permettant justement d’entrer dans l’atelier pendant la “fabrique” d’une toile, depuis la première idée jusqu’au dénouement final. Il ne percevront pas, puisque les toiles exposées sont choisies dans la production des dix dernières années, comment le peintre avance chaque jour en tentant de se surprendre, de ne pas se répéter en tenant tout de même son cap et que (même si entre la première et la dernière toile de l’exposition la différence est criante), c’est cette solitude acharnée de l’artiste, retournant chaque jour à l’atelier,  même (surtout) quand rien ne va, qui fera unité et cohérence du parcours.

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Il y a les occupés, les absents, les éloignés, les malades, les morts, les étourdis, les indifférents. Ils sont bien excusés. Mais il y a également certains professionnels, acteurs de l’art, institutionnels, certains médias, aussi, qui ont bien sûr été avisés et relancés, mais qui ne bougeront pas, tout  figés qu’ils sont dans leurs aheurtements  ou dans leur paresse, leur ennui, leur a priori (effectivement, “Signes particuliers”, ce n’est que de la peinture, ou encore de la peinture, et plus encore : une certaine peinture).

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Tous ceux qui  ne feront pas le déplacement vers mes “Signes particuliers”, mais qui ne manqueront sous aucun prétexte le salon annuel de l’amicale des peintres du week-end et des jours fériés, ne se pencheront pas vers les cartels qui accompagnent les toiles pour y lire des titres aussi étranges que “impossible et calme”, “le bruit qui court” ou “ni figure, ni marine, ni paysage”.
Tous ceux pour qui seul compte le j’aime/j’aime pas définitif ne feront jamais l’effort de prendre un temps pour tenter d’entrer chez moi ou chez d’autres. Mais prenons les choses du bon côté : cela laisse de la place aux curieux.
Tous ceux qui préfèrent à l’exposition vivante la reproduction, le papier, le virtuel, les écrans, les rumeurs et les à-propos perdent une occasion de “flairer” la peinture, de la toucher s’ils le souhaitent, d’en parler ou d’y penser en connaissance de cause.
Tous ceux qui ne se déplaceront pas pour des mauvaises raisons ou qui ne verront dans ce billet, écrit par l’artiste lui-même, que le seul et premier degré d’une immense prétention (l’artiste, son double, et la troisième personne, quelle belle idée !) n’ont évidemment pas saisi grand chose au propos qui est simplement de dire que la peinture, quelle qu’elle soit, devrait être appréciée pour ce qu’elle est, et surtout, surtout, jugée sur pièce. C’est un des grands principes  de l’exposition.

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“Signes particuliers”, peinture 2005-2015, anciennes écuries des ardoisières, Trélazé (49), jusqu’au 4 octobre.

dimanche 20 septembre 2015

Deux poids, deux mesures


Il n’aura pas fait de bruit, même en partant. La presse est jusqu’à maintenant plutôt avare d’articles sur ce grand artiste silencieux qu’était Fred Deux. Elle préfère titrer gros sur Kapoor, ses provocations et ses revirements, ce que ses provocations provoquent, etc. Et puis il est à  Versailles, au grand jour, pas au fin profond du pays, comme du côté d’Issoudun. Deux démarches artistiques opposées : l’une, celle de Kapoor, reposant sur l’impact qu’aura son œuvre sur les spectateurs, évoluant en pleine lumière médiatique, avec des moyens énormes, dans des milieux officiels et internationaux, s’entourant d’assistants, de techniques lourdes, alignant les chiffres des performances, du poids et de la taille de l’œuvre, des 500 tonnes de ceci, 1000 tonnes de cela, des grues et des plaques de roulement, tout la démesure des moyens de fabrication et d’installation. L’autre, celle de Deux, introspective, lente, besogneuse, obsessionnelle peut-être, partant de quelques taches sur un papier que le crayon ou la plume vont habiter (à propos, si l’on se mettait à compter les traits, on serait sidéré, autant que par les tonnes de Kapoor), tisser, pour peindre par le dessin un chemin vers l’intérieur. Du monumental au second degré. Un travail tourné en soi, ne se préoccupant jamais du futur regard de l’autre, sauf de celui de sa compagne, artiste elle aussi, indissociable.  Je suis persuadé que son œuvre sera plus impérissable que celle de Kapoor, qu’elle s’installera plus solidement dans le temps.  Peut-être parce qu’elle nous concerne davantage, qu’elle va toucher au fond de chacun, qu’elle est teintée d’une humanité hantée et assombrie de ses couleurs intenses. Les simples papiers griffés serrés tramés sur les masses colorées restent en moi définitivement. Pas besoin de police pour protéger l’œuvre, le temps s’en chargera. Ce que me laissera l’intervention de Kapoor à Versailles, c’est le tapage et rien d’autre.   Parions aussi que lorsque Kapoor cassera sa pipe, la presse en fera aussi ses choux et ses titres gras. Le contraire du trait de Deux.

vendredi 28 août 2015

Un peu de silence

 

Deux mois sans article, le blog serait-il mort, ou alors son auteur ? Mais non (n’en déplaise à certains), celui-ci bouge encore. Il bouge tellement que son temps d’écriture s’est réduit à peau de chagrin. D’ailleurs il en pleure. Mais il fallait vivre dans l’atelier, à inachever des toiles qui seront montrées bientôt au regard le plus offrant. Autrement dit une exposition se préparait, et plus rien n’existait vraiment que ce travail. Passaient en pensée, pourtant, souvent, des idées de sujets d’articles, une remarque, une question, une colère, un enthousiasme. J’avais écrit par exemple quelques premières lignes à propos de la récente exposition des Cahiers Dessinés, à la halle St Pierre à Paris, pour un billet que j’aurais aimé publier avant la clôture de l’évènement. Car c’en était un :  une sorte de salon du dessin, ni contemporain, ni moderne, ni classique, mais tout à la fois, une sélection rigoureuse, copieuse et de grande qualité de l’art du dessin, plus exactement des formes d’art du dessin : le savant, le poétique, l’acharné, le décharné, le “sans formation fixe” (ah! les encres du clochard de Bourges !), le drôle, le décalé, le dépouillé, le surchargé, le profond, le désespéré, et j’en passe tellement. De mon point de vue, cette exposition définissait parfaitement le dessin authentique, celui qui fait corps autant avec l’artiste qu’avec le papier, le sincère, l’honnête, l’engagé. J’aurais aimé en parler longtemps, en profondeur, partager, inciter à la visite, mais il fallait peindre et repeindre et reprendre encore ces toiles qui ne voulaient pas venir vraiment et l’exposition de la halle Saint Pierre a fermé.

Au moment d’une vague de chaleur, la retrouvaille quotidienne de l’atelier a généré également quelques lignes sur le ressenti du lieu en pleine activité, laissé chaque soir après une journée étouffante sur une sensation de confusion, de désordre, d’incompréhension, de fatigue aussi, mêlée toujours de cette impatience de reprendre et de continuer le lendemain. Puis cette atmosphère de l’atelier du petit matin, apaisé, silencieux, rafraîchi, attendant, espérant, disponible. Il faudrait un jour l’exprimer mieux.

Une courte balade normande pour m’éloigner de force de l’atelier et prendre un peu de recul m’a permis de visiter au Havre une exposition remarquable des travaux graphiques de Feininger. Des dessins, des aquarelles, des estampes (bois, eaux fortes, pointes sèches, burins) un ensemble d’une sombre expression acérée, un univers poétique et déséquilibré, une découverte véritable, désormais un souvenir inscrit, gravé. C’est la force de l’artiste, et son talent : marquer autant sa planche ou sa plaque que la mémoire de celui qui regardera l’épreuve. Au  même endroit, au MuMa, une riche collection d’œuvres de Boudin, pleine de sa fine observation et de sa fraîcheur de touche. Mais quel effort faut-il fournir pour apprécier ces œuvres en oubliant le cadre doré et surchargé, toujours le même pour l’ensemble des peintures et dessins, comme si le musée avait bénéficié d’une promotion sur un lot de baguettes tombées du camion ! On se demande quel décideur a pu faire un choix si vulgaire. L’intention d’un texte à ce sujet avec une extension sur les choix d’acquisitions de certains musées de province m’a traversé l’esprit, et a filé, dépassée par l’obsession des toiles laissées à l’atelier, en cours et interminables.

Tout près, un saut de Seine pour une visite à Honfleur et une colère noire contre ces villes touristiques qui permettent à n’importe quel vulgaire couvreur de toiles d’ouvrir une boutique appelée galerie. Ici, c’est un sommet de vulgarité, une concurrence effrénée dans l’innommable, où les pires coups de pinceau sont permis. Le plus inquiétant est que de tels commerces existent parce qu’ils ont des clients. Et là, je bute sur un mystère total : qui peut acheter ces… choses,  que je ne parviens pas même à qualifier ?

Un seul refuge à Honfleur, le musée Boudin, un de ces petits lieux à part, où les responsables font un vrai travail local de préservation et de transmission de l’art et des artistes. Un lieu hors du temps ou plutôt dans lequel le temps prend une autre mesure, dans une muséographie sans esbroufe et très lisible. Une découverte, par exemple : une certaine Yvette Alde. Autre possible sujet de billet que ces musées locaux, peut être à l’occasion de la prochaine réouverture de celui de Pont-Aven ?

Maintenant les dés sont jetés, les toiles a priori terminées entassées me tournent le dos, ne présentant plus que châssis, entretoises et toile écrue portant titres et dates. Ma décision est prise de ne plus les regarder d’ici l’installation de l’exposition. Pour éviter toute tentation d’aller écouter le silence matutinal de l’atelier et reprendre une toile douteuse, suis parti dans mes coins d’océan perdus, là ou l’horizon, les ciels et les roches ne sont jamais tournés vers le mur et vivent sans titres. Là où reviendra le temps d’écrire un peu.

lundi 8 juin 2015

idées courtes #14



J’évite autant que possible de peindre le dimanche.

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Certains font de l’abstrait, d’autres de l’art abstrait. Où sont les menteurs ?

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Je laisse mes rouges refroidir un peu ; en attendant, je vais tirer sur les bleus.

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Un geste pour la planète : l'Union Européenne a envisagé d’interdire le cadmium, y compris celui contenu dans les couleurs pour artistes, sous prétexte que le nettoyage des pinceaux entraînerait une pollution des eaux.
Un rapport très sérieux de l’INERIS dit ceci :
“Il n'existe pas de substitut du cadmium et de ses composés en monopigmentaire. L’interdiction de ces substances induirait la disparition de certaines teintes qui seraient remplacées par des imitations moins bonnes pour les artistes”.
Mais a-t-on pensé à supprimer (empêcher, ligoter, menotter) les peintres employant le cadmium et auteurs d’imitations moins bonnes que les maîtres ? Cela devrait pourtant suffire à ramener le métal présent dans l’eau à quantité négligeable et à enrayer ainsi notablement la pollution.

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Je m’assieds si peu que je pense être né debout.

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J’ai trop attendu, la toile frissonne. J’ai raté les bleus de peu, mal visé. Mauvaise journée.

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Un conseil : ne gommez pas. Contournez, recouvrez, déplacez, dédaignez, méprisez, dépassez, reprenez le dessus, mais surtout ne gommez pas ; vous risqueriez d’oublier.

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—Vous faites de la peinture ?
—Faut voir

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Mes toiles en cours sont tellement patientes !
   
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Mécréant ? Très exactement incrédule définitif.

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La nature : on commence à peindre d’après, on poursuit contre.

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J’ai peur de tout, cela me fait perdre du temps.

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Un rien ne m’amuse pas.

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Mon éditeur me reproche de n’être pas rentable : peu doué pour les dédicaces, je jette au minimum trois ou quatre livres au panier avant de rédiger celle qui me semble être la bonne.

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Sur l’île, l’enfance coule à flot, et fait des vagues.

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On reproche plus facilement au modèle de bouger qu’à la lumière de décliner.

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Le temps est à la rage.

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Le bord n’est pas une limite mais une transition. Cette idée à elle seule permettrait de distinguer les peintres de ceux qui font de la peinture.

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Contrairement à certains enseignants (j’ai ici quelques noms), je ne tirerais aucune fierté si je voyais ma peinture copiée (suivie) par des élèves. Au contraire, je constaterais l’échec de ne pas avoir su les aider à révéler et développer leurs propres idées, sujets, expression.
(Une condition toutefois pour que j’assume ma responsabilité : qu’ils aient réellement des idées, sujets, etc.)

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À ceux dont les propos ou les actes me blessent, je n’hésite jamais, avec une grande franchise, à leur écrire en face.


dimanche 3 mai 2015

idées courtes #13




Attention chien léchant

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Atteindre le Grand Palais un jour de marathon de Paris relève de l’exploit. A-t-on vu un évènement sportif empêché par une exposition ? Définitivement, no sport.

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Anniversaire : une année plus près de la fin, et il faudrait arroser ça ?

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Trains, musées, etc., les billets ne sont plus poinçonnés. Le bip remplace le trou.

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D’où tenait-il ce mot ?  “Plus vieux avec des éclaircies”, aimait à dire mon père en désignant sa calvitie naissante. Bientôt mon tour, le temps se gâte.

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Joyeux bon anniversaire ?  Une année plus loin des absents, pas de quoi rire. Ou bien, c’est selon, un an plus près d’eux, partis en reconnaissance. Rien de bon, en tous cas.

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Modèle d’avril, découverte de tous ses fils, éternue.

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La maison et l’atelier sont envahis de galets recueillis sur l’île. D’un côté je les sauve de l’érosion de l’océan et des vents, de l’autre je les soumets à celle de mon regard. Qu’ils se rassurent, je m’userai avant eux.

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Jamais le temps de tout faire. Ainsi j’avance.

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Avec modèle de mai, fais ce qu’il te plaît.

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L’œuf ou la poule ? Foutaise ! La vraie question est : qui a commencé à manger l’autre, l’homme ou le crabe ?

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En ma qualité d’athée, je ne saisis pas bien ce que l’on entend par divin(e), en parlant d’une œuvre d’art, ou d’autre chose. (D’autant que le mot est souvent exprimé sur un ton évaporé, hautain, fort maniéré et somme toute assez désagréable).
Ou encore beau comme un dieu. Mais enfin, de quoi parle-t-on ?

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Anniversaire : une fois par an, on ne sait plus où on en est. On invite alors des proches pour ne pas en parler ou faire semblant d’en rire.

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Il faudrait une loi, une bonne loi une fois pour toutes, afin que les peintres du dimanche ne puissent pas travailler les jours ouvrables. Ceci étant valable pour la fabrique de la peinture comme pour la vente en magasin. En revanche, on pourrait faire un geste et leur octroyer les jours fériés.

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Je ne vais pas sur l’île pour me “vider la tête”, comme on le prétend souvent, mais bien pour la remplir un peu plus. Pour preuve : souvent des toiles viennent à mon retour.

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Perle radiophonique : “rien n’empêche pas l’autre”.

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Pas étonnant que la vue baisse avec l’âge, avec tout ce que les yeux doivent porter.

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Ce jour-là, il faisait un froid de canard gueux.

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Vu souvent des tableaux vendus chers à  prix d’usine.

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Pour commencer une journée d’atelier, je dois disposer un choix réfléchi de couleurs autour de mon assiette-palette, basé sur le projet à reprendre.  Mais il m’est aussi indispensable d’aller prélever judicieusement dans ma discothèque les morceaux qui l’accompagneront. Rien ne va pas sans l’autre.

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Il serait bon souvent plutôt que la tête, de se vider les yeux.

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Je constate que je garde bien peu de films au fond de moi, alors que peintures et livres aimés sont nombreux et d’une parfaite clarté dans mon souvenir.
Sans doute la mémoire fait-elle la distinction entre art et industrie.

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L’insouciance est une forme d’oubli, n’est-ce pas?

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La peinture à la manivelle aura bien, un jour ou l’autre, son retour.

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Muet comme la tombe d’une carpe : plus taiseux, tu meurs, réduit cette fois définitivement au silence.

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L’autre jour, au Masque et la Plume, un critique s’étonnait de découvrir au travers de la biographie filmée d’un poète italien la difficile condition de génie incompris.
Il n’avait qu’à me demander.

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Qui s’étonnera quand prochainement les enfants naîtront sans fil ?

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Travaillant seul, la loi sur l’obligation de parité en entreprise m’oblige à laisser paraître dans ma peinture, et pour moitié, mon côté féminin.

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Disposant d’un bel espace sur un mur de la maison, j’ai pensé l’occuper avantageusement par un miroir. Cheminant dans mes rêveries, j’imaginais alors un miroir à mémoire. Je me suis aussitôt mis en quête d’un tel objet auprès de magasins spécialisés, usines, bazars, brocantes, poètes, et j’en passe.  Ne trouvant rien de satisfaisant, je me suis résolu, à défaut, à accrocher là une de mes toiles.


samedi 25 avril 2015

Pas bonnard, le dessin

 

J’ai voulu vérifier, me contredire, pourquoi pas,  tellement gêné de penser depuis toujours que son dessin défaillait quelque part, et qu’existait un mystérieux paradoxe entre la qualité de ses compositions et la faiblesse de ses formes, dès lors que celles-ci présentaient une difficulté graphique ou structurelle. En particulier les représentations d’éléments vivants, personnages ou animaux. Je ne comprenais pas comment ce chat sur ses pattes démesurées ou ce gant de toilette  comme un moignon ne faisaient tiquer personne et qu’on continue tranquillement à appeler ces toiles des chefs d’œuvres. J’étais resté sur le souvenir lointain d’une grande exposition à Martigny, pleine de nus lumineux, mais ponctuée de ce qui m'apparaissait déjà comme des incongruités. Depuis, ayant rencontré par-ci et par-là d’autres de ses tableaux, mon idée se faisait plus précise sur le sujet : oui, le dessin de Bonnard est problématique. De mon point de vue, des maladresses endommagent trop souvent l’image et en gênent la lecture. On aimerait se laisser porter par le rythme, la vibration et la magie de la couleur, et tout à coup une bizarrerie nous ramène à un certain prosaïsme : bras trop court ici, jambe excessivement raide ou longue ailleurs, etc. Au  Cannet  vu autrefois dans une toile un jeune garçon au pouce du mauvais côté de la main (en tous cas, le doute était permis).

Une simple faute d’orthographe suffit parfois à totalement nous détourner du fond de notre lecture, à nous déconcentrer. Et puis, en peinture, quels sont les critères qui marquent la différence entre interprétation et maladresse ?

J’ai donc profité de l’actuelle rétrospective d’Orsay, “peindre l’Arcadie”, pour creuser la question. La visite a malheureusement conforté mon impression, d’autant que le fameux et monstrueux chat blanc trône dans la première salle ! (Les explications faisant passer ce tableau pour un trait d’humour ne me convainquent pas.) Je n’ai rien, et ceux qui me connaissent le savent bien, contre l’interprétation libre de la forme, ses exagérations, ses tiraillements, ses tortures, bien au contraire. Je ne suis pas un adepte du dessin exact,  celui qui doit la vraisemblance, la possibilité, la représentation de la réalité commune, ou des lieux communs de la réalité. Je cherche et crois plutôt en un dessin juste et je considère, et le regrette, que celui de Bonnard ne l’est pas, en tous cas pas toujours, pas souvent. Quel dommage ! Car dans les toiles sans accroc de cet ordre, quel bonheur, quelle lumière, quelles palettes, quels accords ! Ce Monsieur est un génie de la couleur, de sa vibration, de sa luminosité, de ses rapports.  L’“atelier aux mimosas”, pour ne citer que lui, est  extraordinaire de ce point de vue, l’accord coloré y est un paysage, un monde en soi, est devenu un monde en moi, suscitant contemplation, rêverie, échappée. Rien ne gêne, rien ne heurte, et tout pousse à rester là, dedans, avec. Malheureusement, dans de nombreuses toiles, un petit grain de maladresse, en tous cas de ce que je considère comme telle, vient enrayer la coulée naturelle de l’œil.
J’aurais aimé regarder Bonnard sans tenir compte du dessin, comme (je l’ai déjà évoqué récemment) j’ai pu regarder Rubens sans tenir compte de ses sujets. Mon humeur de ce jour-là n’y était pas. Une fois le virus installé (celui qui pousse à dénicher à tout prix un problème de dessin dans la toile), difficile  de s’en défaire. La faute à la première faute. La faute au chat.

Mais cet homme est extrêmement attachant, et j’y resterai attaché. Il est le peintre du soleil, le seul véritable. Et je n’oublie jamais ses mots et réflexions sur la peinture, admirablement justes.

Il m’a aussi donné une leçon : ne surtout pas garder les toiles dont le dessin n’est pas sûr. Grâce à lui, j’entreprends dès aujourd’hui un nouveau tri dans l’atelier : pas de sentiments, toiles dépointées, brûlées pour l’oubli.

 

(Coïncidence : au moment de publier cet article, je trouve un papier de Cena dans la dernière livraison de Télérama, dans lequel il évoque précisément la question de la justesse du dessin, et de l’évitement des difficultés (en l’occurrence la représentation des mains). Il faudrait ne pas oublier d’avoir le même regard critique sur chaque artiste, quelle que soit sa notoriété.)

lundi 20 avril 2015

Au diable la peinture de cour


Après la visite de l’exposition d’Amsterdam, l’œuvre de Rembrandt n’en a pas fini d’influencer ma façon de voir et recevoir la peinture. A peine entré dans celle consacrée à Velázquez au Grand Palais, je découvre une peinture terriblement datée.  D’évidence, les deux artistes pourtant si contemporains l’un de l’autre n’ont pas approché l’art sous le même angle, loin s’en faut. Sans doute chez Velázquez un défaut d’humanité, un carriérisme, une certaine courtisanerie. Les sujets religieux extrêmement codés, les portraits officiels figés, découpés sur leur fond, devant leur décor, un artifice de tous les plans. Bien sûr, un formidable métier, indéniable, mais au service de bien autre chose que la peinture. Pas d’introspection sensible de l’artiste, trop de servilité. Peut-être une ambition trop sociale et pas assez artistique. J’ai bien conscience que ceci est le ressenti d’aujourd’hui sur une œuvre d’une autre époque, réalisée dans un contexte culturel et politique bien particulier, mais alors, pourquoi cette intemporalité chez d’autres artistes ?

Deux ou trois portraits magnifiques ne rachètent pas cette pesanteur  de l’exposition du Grand Palais, dont la mauvaise impression laissée n’est pas seulement le fait de l’artiste. Les cartels regorgent de conditionnels spécialisés, de peut-être, suppositions, possibilités, d’incertitudes quant à l’attribution de la toile à Velázquez seul ou à son entourage, ou à son collaborateur,  ou à son atelier, ou à ses suiveurs. Sur la centaine d’œuvres exposées, combien réellement de sa main ? Et le mal que se donne le commissaire pour vendre son accrochage dans les gazettes ne cache pas la misère. La campagne de communication est tellement bien menée qu’elle en est suspecte (hors-séries de magazines à tire-larigot, émissions de télévision, etc.). Et même si j’avoue mon a priori avant cette visite (sur les sujets, essentiellement), j’entrai confiant dans ma capacité à y chercher autre chose, comme j’ai pu le faire par exemple lors d’une grande exposition Rubens à Madrid en 2010, dans laquelle, lassé de ses religieuses représentations, j’ai entrepris de regarder son traitement des bords, des passages entre personnages et fonds, entre les couleurs, d’une masse à l’autre. Finalement, j’en suis sorti enchanté et nourri par ce que j’y ai découvert de véritablement peint. Froid devant les sujets de Velázquez, j’ai tenté là aussi d’en regarder sa manière, espérant y trouver quelque chose, éveiller un intérêt. Hélas ! Les bords sont aussi secs et artificiels que les poses de ses sujets, qui tous ont la même façon de se tenir face au peintre, de le regarder, de mettre une main ici et l’autre là. Une découpe sèche n’installant aucune relation avec le fond. A ce titre, la phrase d’Elie Faure mise en exergue en fin de parcours et évoquant le travail de ces fameux fonds m’a parue déplacée. Tellement juste sur la notion même du fond dans la peinture, et si peu adaptée à ce que je venais de voir.

Dans cet espace immense du Grand Palais, un étouffement noir, l’odeur de renfermé d’un passé étroit. Sans doute un témoignage historique de valeur sur la cour d’Espagne à cette époque, mais ce n’est pas ce que j’espérais y trouver. Aussitôt dehors, une furieuse envie de revoir et de respirer Rembrandt, lumineux peintre d’aujourd’hui et de toujours.

mardi 7 avril 2015

idées courtes #12



Une des premières règles de l’art consiste à se méfier des règles de l’art.

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L’artiste se vide pour nous remplir.

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C’est si fréquent : l’inquiétude tend à la panique (sueurs et frissons, tremblements, palpitations, bourdonnements d’oreilles) tant que l’idée qui m’a traversé n’est pas consignée noir sur blanc dans l’un de mes carnets.  Si je n’ai rien sous la main, cela peut devenir dangereux, tourner à la crise, aux convulsions. Dans une situation où je sais par avance ne pas pouvoir  noter (douche, conduite de la voiture, sommeil), je me surprends à redouter la venue d’une idée et espère provisoirement ce que je reproche à tant d’exécutants : la stérilité.

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J’envisage d’inscrire le montant de mes achats de disques compacts à la ligne 30 de la déclaration fiscale 2035-AK pour les revenus de l’année dernière. La musique est en effet aussi indispensable à mon travail que les pinceaux Isabey en putois de Sibérie n°18 de la série 6176 ou que le liant méthyl-cellulose.

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“Je ne mettrais pas ça chez moi”, dit-il devant une peinture noire, morbide, violente et sanglante.
Trop tard, sa mémoire l’a cueillie.
(La mémoire, c’est chez soi.)

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Longue (dans l’espace et dans le temps) file d’attente avant l’ouverture d’une grande exposition. Les portes s’ouvrent enfin. Un couple bien mis parvient à grappiller une place, puis deux, puis plusieurs mètres à force de bousculade et de culot, semblant ne pas entendre les reproches fuser derrière lui.
A l’entrée, galamment, Monsieur s’efface pour laisser entrer Madame.

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Peindre puis exposer
écrire puis publier
composer puis jouer, etc.
comme s’il fallait partager la solitude.

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Le téléphone portable est maintenant entré dans le public adulte des cours de dessin et de peinture, empêchant quelques élèves  surconnectés de se concentrer, dérangés qu’ils sont par les alertes permanentes de textos, mails, appels, applications, etc. La position silencieuse ne change rien, puisqu’ils attendent impatiemment et à n’importe quel moment des éventuels messages et vont par conséquent interrompre régulièrement leur travail pour vérifier si on ne les aurait pas contactés. Ils ne sont donc ni vraiment ici, ni réellement là.
Mais la maladie touche aussi les modèles : récemment, celle-ci correspondait par textos tout  en posant (ou le contraire), ce qui donnait un désagréable et répétitif penchant à sa tête, et une désagréable impression qu’elle n’était ni ici, ni là.
A l’atelier, lors des cours, j’envisage donc d’exiger que les possesseurs de téléphone portables connectés  me fournissent un mot d’absence.

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Enlever, dépouiller, épurer, simplifier, etc., jusqu'à un simple trait, jusqu’à l’os.
Oui, mais un trait qui a tout recueilli, et qui le dit.

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A force d’introspection, et devant l’attitude des institutions à l’égard de mon travail, je conclus que je suis finalement un grand peintre refoulé.

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“Passes (sic) une journée dans ma tête et demain tu restes au lit”, phrase en gros script tatouée enroulée sur le bras du modèle. La faute définitive.

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Agueusique, définitivement. Le constat est amer.

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Changement d’heure cette nuit, on doit avancer sa montre. Pour certains, une heure de cauchemars en moins.

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Loi du contraste simultané : le sperme du peintre, si blanc déposé sur le ventre ocre d’or des filles et si jaune répandu sur l’émail de la douche.

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Dessin d’après modèle vivant : il n’a que la peau sur les oves.

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Contemporain vs classique, abstrait vs figuratif, etc. Loin de ces querelles stériles, je m’annonce  sans étiquette, mais pas sans convictions.

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L’hypocrisie de certains romanciers : parler d’eux en se cachant derrière un semblant  d’imaginaire.
L’indécence de certains autres :  parler de moi sans mon autorisation.

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Jusqu’alors je ne dormais que d’un œil. Désormais je ne me réveille que de l’autre.

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Le mensonge de la peinture : parler de soi sous couvert de couleurs, de formes et d’harmonie. Rien d’autre que de la souffrance embellie.
L’artiste n’est finalement qu’un récupérateur, qui recycle une douleur, la rend acceptable aux autres.
L’art est un deuil et le deuil un mensonge.
Le mensonge de la peinture, etc.

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Qu’est-ce que l’âme, sinon l’art de chacun dans son domaine ?

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J’aime les œuvres de V.  et aussi celle de T., deux artistes qui ne  supportent pas leurs peintures respectives. Mon regard pourrait-il les réconcilier ?

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Le clair (de la peinture)-obscur (du peintre)

lundi 30 mars 2015

Le peintre ici-même, toujours


À quand remonte la première véritable grande exposition rétrospective d’un artiste, comme celles qui  permettent aujourd’hui, à partir d’une thématique ou d’une période, d’embrasser un ensemble révélant le travail, son évolution, le germe, la source, les recherches, les tentatives et les aboutissements ? J’imagine que Rembrandt n’a jamais connu ce genre d’évènement ; même s’il exposait chez lui et montrait ses dernières toiles,  cela restait sans doute dans un cercle confidentiel. Nous avons le privilège, grâce à l’exposition d’Amsterdam, de profiter d’un rassemblement exceptionnel des dernières œuvres, celles de la maturité, de la plénitude, comme le dit le titre français de l’exposition. Les vieux pommiers ne font pas de vieilles pommes, dit un proverbe. Rembrandt en est la preuve (vivante, oui, définitivement vivante), lui dont la peinture s’est approfondie singulièrement au fil des années. La grande exposition d’Amsterdam est un superbe parcours dans l’enrichissement de la consistance d’une œuvre, dans son épaisseur. Je n’avais jamais autant ressenti la présence des sujets et approché l’énigme de l’humanité de l’art. Rien que ça. Vie et présence du modèle autant que du peintre, fixées dans la matière. Une manière/matière qu’il fait monter progressivement depuis l’obscurité périphérique vers le point subjectif de sa toile, en se permettant finalement des mouvements et des empâtements parfois véritablement telluriques (“Autoportrait en Zeuxis”). Un procédé de distribution de la lumière  fréquemment utilisé, qui déplace génialement le “point” du tableau. Dans un “Portrait de Jan Six”, très libre dans les larges touches franches, la lumière projetée principalement sur les mains, en bas du tableau, est le point de départ du regard du spectateur qui remontera vers le visage en cheminant par la boutonnière. Dans le “Portrait de Jacob Trip” ou dans “L’homme en armure”, les points les plus lumineux se situent autour du visage (l’écharpe et le bonnet de nuit pour l’un, le casque et la poitrine pour l’autre, ces deux forces tenant entre elles en équilibre le véritable sujet comme deux aimants contraires autour  d’une pièce métallique qui resterait suspendue. Le sujet central correspond rarement au premier point d’impact de notre œil (le triangle lumineux et blanc du buste de  la “Vieille femme lisant”). Un art inégalé de la composition, de la conduite de la circulation et du mouvement de l’œil à l’intérieur de la toile. 
Du côté de la matière, de l’organique, on y trouve des morceaux de peinture rappelant la richesse de Rothko, mais plus de trois cents ans avant celui-ci... On ressent là une intemporalité, une existence définitive. On dit parfois de certaines œuvres anciennes qu’elles font “modernes” ; Rembrandt n’est ni moderne, ni ancien, mais là pour toujours.  C’est la peinture, l’art qui parvient à préserver définitivement la vie des absents. Personne n’a selon moi aussi bien dit par la lumière et la pâte  l’obscurité de l’artiste, de l’homme, de chacun d’entre nous. Sa peinture est une puissante introspection, bien au delà des autoportraits, et a le pouvoir de renvoyer le spectateur à la sienne propre. L’exposition d’Amsterdam est une belle occasion pour comprendre la dimension universelle de la peinture de Rembrandt, jamais anecdotique, évoquant profondément la condition de l’homme unique, donc seul.
(Et il faudrait parler de la densité des dessins et des gravures  qui ponctuent parfaitement l’accrochage.)

Après le long temps passé avec Rembrandt, et étant sur place, il eût été  dommage de ne pas profiter ensuite des collections permanentes du Rijksmuseum : Veermer, Hals, Van Gogh et d’autres. Erreur, la force de ce que je venais de voir avait tout emporté sur son passage,  avait semé platitude, fadeur,  froideur, distance. Tout semblait daté et insipide.

Je trouvais autrefois Hélion bien présomptueux de se comparer (dans sa “Mémoire de la chambre jaune”), pour l’exécution d’un  certain portrait, à Franz Hals.  Mais non, il avait raison :  il l’aurait été s’il s’était mesuré à Rembrandt. Il n’a pas osé pousser la prétention jusque là, et a bien fait.

jeudi 19 février 2015

idées courtes #11



Autrement dit : un dessin ne se pose pas sur le papier.  Il en vient.

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Quand les philosophes parlent d’art, ils ne lui apportent pas grand-chose. Lorsque les artistes s’en chargent, ils contribuent à la philosophie.

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Je n’ai jamais trompé la peinture.

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Pour un retour moins encombré, il faudrait inventer des livres de voyage qui perdent du poids au fur et à mesure que la lecture avance.
Le contraire de la métaphore éculée du “grand livre de la vie”, qui  chaque jour pèse davantage. On arrive au bout sans plus parvenir à le soulever.
(Ce qui n’est pas grave, puisqu’on n’en revient pas.)

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La toile est seule d’un millier de solitudes qui viennent y errer.

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D’un trait caché dans le silence, on peut sous-entendre un écho.

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Le fil à plomb tenu comme un pendule qui chercherait la source du dessin.

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Les chiures de gomme époussetées du dos de la main : un dessin roulé dans la farine.

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Un végétarien de mes amis fume un paquet par jour, mettant ainsi toutes les chances de son côté pour mourir en accord avec ses convictions.

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On nous croisera sous les encres.

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A force de tolérance on tend parfois à l’indifférence.

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Artiste, ce n’est pas un métier ; c’est un métier par artiste.

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Dessinateur dépendant : “demain, j’arrête la gomme”.

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Peut-on espérer qu’un jour “école publique” devienne un pléonasme ?

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Poésie du chagrin : la coulée des soirs.

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Le plaisir de peindre ? Comme si on respirait par plaisir…

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Si le dessin est faux, ne le gomme pas, dégomme-le !

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Ayons la franchise de regarder la peinture en face, et acceptons les faits : les récifs dérangent la houle.

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mercredi 11 février 2015

Seul le peintre

 

Peut-être l’essence du livre se concentre-t-elle dans cette note de bas de page, réponse de Lecuire à une lettre plaintive de Staël sur “l’atrocité de sa solitude”, état ambigu, sans doute essentiel, à la fois désiré et difficile à vivre :

“Serrez les dents Nicolas, si la solitude vous paraît atroce. Peut-être est-ce la même impression que ressentent ceux (celle) que vous condamnez à une solitude identique, loin de l’être aimé”.

Sous-entendu, mais sans reproche véritable : votre femme et vos enfants, mais aussi vos amis. Seul, vous n’êtes pas seul à souffrir, vous vous imposez cet état et l’imposez aux autres (de Staël s’est alors isolé à Ménerbes, laissant sa famille à Paris, ressentant cette nécessité  de l’éloignement afin de peindre totalement).

Le recueil des lettres de Nicolas de Staël* est avant tout un texte littéraire. Son écriture ressemble à sa peinture, pleine de non-dits, et surtout de dits-autrement, surprenante et étrange manière d’exprimer par la globalité esthétique et parfois quasi-abstraite d’une phrase, dans une sorte de poésie en prose épistolaire, à l’évidence saisissante.  L’écrivain de Staël y parle aux autres de son travail et de ses sentiments profonds, par masses franches, aux strates organiques frangées de bords riches d’aveux et de promesses. Une solide maçonnerie en équilibre sur la fragilité des doutes.

Il y exprime  toute son inquiétude et son intranquillité, quoiqu’il arrive. Qu’il soit dans le besoin ou bien nanti, seul ou entouré, incompris ou encensé. En dessous, on perçoit un immense égoïsme, mais irréprochable, voilà toute l’affaire. A tous ses correspondants il confie, à mots plus ou moins couverts, les tiraillements permanents qu’il vit au quotidien, entre le désir de reconnaissance et la gêne de la notoriété, entre le succès et la production, entre la solitude ressentie comme indispensable à l’avancée de son travail et le sentiment d’abandon, entre épouse et amante. Il aimerait concilier, être à la fois peintre, mari, amant, père, ami, tout avoir, tout prendre, tout vivre, mais se heurte à l’autre, à la société, aux systèmes moraux, financiers et artistiques, et surtout, surtout, à la peinture.

Quel meilleur témoignage que ce livre pour comprendre l’égoïsme inhérent à l’artiste, son orgueil et ses incertitudes, mais aussi et paradoxalement son ouverture aux autres et au monde, pour saisir de quoi l’art naît, de quoi il se nourrit et comment il se développe, de quelle pensée, de quels combats, accidents, joies et chagrins, enthousiasmes ou tensions extrêmes ? On y voit la confrontation souvent paradoxale entre les sommets de la réflexion artistique et la trivialité incontournable du quotidien. On y perçoit aussi le rôle effacé, discret et pourtant primordial joué par un entourage d’amour et d’amitié d’une fidélité et d’une confiance à (presque) toute épreuve, malgré tout, dans la construction d’une personnalité artistique. A ce titre, les lettres à René Char ou à Lecuire (et quelques réponses en notes) sont  impressionnantes.

Ces lettres iront rejoindre celles de Vincent à Théo en tant que références pour la compréhension de la folie de peindre, nécessaire, vitale et mortifère à la fois. Un métier qui n’en est pas un et qu’il ne faut somme toute conseiller à personne.

N’en déplaise aux fossoyeurs de la peinture, la mort d’un peintre  la rend encore plus vive. Ce livre indispensable le démontre à chaque page.

*Nicolas de Staël, lettres, 1926-1955, éditions Le bruit du temps

vendredi 16 janvier 2015

Charlie dans la foule ou une foule de Charlie ?

 

Je repense, comme beaucoup d’entre nous, à ces albums pour enfants signés Martin Handford dans lesquels le jeu consistait à retrouver dans le dessin d’une scène fourmillant de détails, encombrée de personnages, le fameux Charlie, avec son maillot marin et son bonnet rayés de rouge. Où est Charlie ?

Où sont-ils vraiment, ces Charlie, dans cette déferlante incroyable inondant les rues ces jours-ci ? Car apparemment chacun est Charlie, chacun en tous cas s’en réclame, se l’écrit dessus, s’affiche, et embarque, sans lui demander son avis, le monde entier dans le même sac en clamant “nous sommes tous Charlie”. Réaction aveugle et immédiate au massacre des dessinateurs provocateurs, à la pensée libre, qui s'insurgeaient contre la pensée unique et tous les phénomènes de masse, ou véritable émotion mesurée devant la barbarie ? Sans doute un mélange de tout cela.

Où est le vrai Charlie, celui qui tout au long de son existence s’est défié des religions de toutes sortes, élevé contre la connerie humaine en général (entreprise démesurée), contre les institutions et le panurgisme universel ?

Comment croire à cette unité nationale qui souhaiterait et encouragerait l’irrévérence, l’irrespect, la libre pensée, aussi blasphématoire puisse-t-elle être ? Combien de marcheurs pour la liberté vont retourner s’enfermer dès demain (mais ils sont libres de le faire) dans leurs rites et leurs prières,  remercier leur dieu de tous les malheurs du monde, s’encarter pour un parti, aller supporter en hurlant une équipe de foot, préparer les prochaines cérémonies consuméristes de Noël, d’Halloween ou du jour de l’an ou boire une bière devant une télé-réalité  ?

Il est si facile de penser pour les morts et de les faire parler : ils (les dessinateurs) auraient voulu que le journal continue à paraître, alors on se mobilise. Soit. Mais auraient-ils vraiment voulu qu’une messe soit dite ? Que les cloches sonnent pour eux ? Que l’on prie pour eux ? Que tous ces dirigeants politiques et religieux les honorent de la sorte ? C’est pourtant ce qui arriva dès le lendemain du massacre. Les meneurs de tous poils ne sont pas longs à récupérer les évènements. 

Quelques jours plus tôt, dans une émission de radio, le noble Jean d’Ormesson, avec ses intonations recherchées, aux voyelles palatales  trop allongées pour être honnêtes, imaginait ce qui nous manquerait s’il n’y avait pas [de] dieu (tout en précisant qu’il est un catholique agnostique…) : pas de mosquées, pas de synagogues, pas d’églises, pas de tableaux de vierge à l’enfant, etc. On n’aurait que des pommes, des compotiers et des scènes de chasse (prononcer à la d’Ormesson : chââsse). D’abord, quelle drôle d’idée a ce monsieur de l’art profane ! Ensuite, l’art aurait donc eu besoin de dieux pour exister ? Il me semble pourtant qu’il ne s’est jamais mieux porté que depuis qu’il s’est libéré de la commande officielle et de l’imagerie religieuse. Et qu’il n’est jamais aussi détestable que lorsqu’il se fourvoie auprès d’autres dieux plus contemporains (à quoi pensez-vous ?). Enfin, et surtout, sans dieu, une partie non négligeable de la population aurait été épargnée, et ce depuis des siècles et des siècles.

Les religions produisent tellement de moutons ou de déséquilibrés… Et elles marchaient hier dans la rue, ostentatoirement, sous l’œil bienveillant de milliers de personnes. Où est Charlie ?

Non, nous  ne sommes pas tous Charlie ; nous sommes tous, un jour ou l’autre, les crétins épinglés si talentueusement par Charlie.

lundi 5 janvier 2015

Meilleur vœu

 

Voir et comprendre pour aussitôt perdre et se perdre,

sentir, ressentir, pressentir, sans jamais tout à fait assentir, discerner, goûter, réfléchir, penser surtout

inventer d’après les autres et le monde autour,

pour être soi mais seul donc vivant et transmettre

 

pour nous entourer, nous chercher, nous ouvrir et ne pas nous trouver, surtout pas

 

résister, parfois fuir mais pour affronter ailleurs, autrement

pour tenir tête aux maîtres à penser et à faire et à dire

 

rester éveillé, sensible, touché, à portée de main des yeux de la fleur de peau de l’être, ne serait-ce qu’un peu, un rien pris au tout

un rien du tout pour avancer, s’élever, voler

nous relever

pour éprouver le temps pesant, épais, consistant, et en rapporter quelques morceaux dans sa poche, pour renifler l’humanité, descendre de son mépris, converser dépouillés de nos refus, pour ne pas prier ne pas suivre ne pas croire ne jamais croire au risque de ne pas croître

 

pour le mystère, le secret, le supposé, le voyage au fond

pour ne rien terminer, même pas sa vie, même pas

pour aimer ou hurler et le lendemain haïr et pleurer, ou le contraire

se parler s’écouter s’entendre à mots ouverts

pour construire bâtir habiter

 

et j’en passe

 

(pourvu)

que l’art soit avec nous.