mercredi 28 octobre 2015

Etat des lieux

 

Ce que je crois, s’il y a projet de peinture : il nous faudrait envisager, aborder et peindre chaque toile pour qu’elle devienne un lieu, et non pour qu’elle ressemble à un lieu. C’est la condition pour que nous puissions la laisser filer ensuite au regard de l’autre et rendre possible la rencontre éventuelle .

Mais quel lieu ? Un de ceux, familiers, attachés sans doute à notre histoire, que l’on contemple ou parcourt en se laissant surprendre à chaque nouvelle visite, tellement les lumières, les sons, les vents, les températures, les parfums, les mouvements et les vibrations de l’espace les modifient et permettent à notre pensée de se déployer librement, profondément, sans bruit et sans temps imparti.

Chaque toile devrait (et le peintre y travaille), comme le font nos lieux, réveiller émotions et souvenirs autant qu’en inventer de nouveaux, et ainsi de suite jusqu’au contraire de l’épuisement. Ainsi, les lieux-toiles, ou les toiles-lieux, se verront comme un bord sensible, instable définitivement, respirant entre la plastique des souvenirs acquis et la perception de sentiments inconnus.

Oui, revenir sur ses pas, retrouver autrement les mêmes lieux pour en extraire l’inédit, l’in-livré, le non-confié, c’est la façon de voyager du peintre. Là sont ses destinations, dans ce qui nous  surprendra de ces endroits, et nous dira d’y revenir encore. C’est ainsi qu’il ne recouvrira jamais complètement ses traces et c’est pour cela qu’on y verra le temps, médium gras parfaitement non siccatif.

(Endroits enfouis, personnels, publics, ouverts, peu importe, mais nous devons éviter d’y revenir pour faire la même peinture ou pour orienter sa pensée dans les mêmes voies, comme tant le font, non : c’est bien pour creuser et fouiller encore la terre du lieu, de son lieu,  atteindre sa roche pour la fissurer, l’ouvrir, entrer, progresser vers le creux, vers l’intime.)

Quand se produira la coïncidence, quand la toile touchera un regard qui enregistrera malgré lui et malgré tout l’image dans le répertoire de ses lieux personnels, elle sera là désormais à lui parler, se donner, exprimer, lui évoquer, le renvoyer à lui-même, le déranger et l’accompagner. A vivre, donc.

Le lendemain, l’œil et la pensée, ensemble de retour mais tout autrement : rien n’était dit hier de ce qui se livre aujourd’hui, et ainsi de suite.

N’y aurait-il pas là comme une définition de la peinture, de ce qu’elle devrait être, de ce qu’il nous faudrait chercher, quelque chose de l’art, donc,  dans cette mutation d’une simple image colorée en une surface profonde aussi infiniment variable que des lieux naturels par nous seuls fréquentés ?

dimanche 4 octobre 2015

idées courtes #15



Peindre aujourd’hui est un acte de résistance.

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Envisager des possibles dans un simple regard.

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Peintre de chevalet pour l’huile, peintre de tapis pour l’encre.

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Le clavier aura raison du cal de l’écrivain.
 
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Sur mes doigts de peintre, le jaune de la nicotine a été très tôt remplacé par le noir de l’encre.

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Nous n’irons pas plus loin que nos souvenirs.

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Je résiste comme je peux peu.

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Un ove et une ocre : la grammaire de l’art est bien délicate.

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“Les Amis des arts”, association locale de la petite ville touristique de province, ouvre comme chaque année son exposition d’été. S’ils l’étaient vraiment, ils en interdiraient l’entrée.

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Sur la plaque de zinc, je grave mon cas.

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Qu’est-ce qu’un homme seul ? Un pléonasme.

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Pour copier le dessin d’un autre, veiller à utiliser une mine anti-personnel.

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Quand un solitaire meurt, que reste-t-il ?

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Aussitôt dit, plus tard fait, le temps d’y réfléchir.

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Il est parfaitement logique que les vendeurs de voitures soient vêtus comme les employés des pompes funèbres.

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Je ne supporte pas les mouvements de masses. Sauf lorsqu’elles se dirigent vers mon exposition.

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De la mauvaise peinture, on en ressort indemne.

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Le titre de livre le plus absurde : “j’apprends à lire”.

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Refaire sa vie suppose qu’elle a été défaite.

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J’expose peu, sans doute parce que je résiste beaucoup. Ou parce que je parle trop. Ou trop fort. En réalité, on m’expose peu.

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On parle toujours de la démarche d’un peintre. Jamais de ses démarchages.

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Publier, exposer, etc. : se décharger pour que les autres s’en chargent.

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Un de mes souhaits les plus ardents, lorsque je monte une exposition :  que les visiteurs entrent dans la salle et n’en sortent plus jamais.

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De la peinture sans prétention ? de la foutaise.

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Compliment à une femme : avec vos yeux magnifiques, vous devriez peindre.
(J’attendrais votre autoportrait avec impatience.)

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Je mets tous mes espoirs dans l’échec de la peinture.
(Ainsi, je pourrai avancer.)

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Se déplacer en terrain connu pour ne pas se déranger.

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Je ne sais pas m’ennuyer, on ne m’a jamais appris.

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La plasticité d’une œuvre, et sans doute sa qualité, résident dans sa faculté d’être ouverte aux émotions les plus contradictoires.

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Les vides, dans la peinture, attendent toutes nos suggestions.

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Une peinture  nous regarde autant que nous la regardons.

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Je suis de ceux qui écoutent la mer non dans le creux d’un coquillage mais dans le plein d’un galet. En prime, j’y entends le ciel.

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Certains tentent de comprendre et d’interpréter mes toiles en convoquant Freud. Pardon, mais ma peinture n’est pas un rêve.
Et il n’y a rien à comprendre.

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Ma peinture, c’est mon envergure.

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La peinture me permet de me taire.


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