vendredi 1 avril 2011

Avant tout, le dessin

 

En 1996 paraissait un opuscule savoureux signé par Sophie Herszkowitcz, intitulé “Pétition à l’académie des Beaux-Arts pour les étudiants que l’on empêche de dessiner” (Ed. Sulliver). Elle y décrivait parfaitement le travail d’élimination du dessin engagé à l’époque par les institutions diffusant l’art contemporain (dont les écoles des Beaux-Arts qui, ne l’oublions pas, forment les professeurs d’arts plastiques), travail consistant à culpabiliser ou humilier quiconque se fourvoierait dans cette branche si technique, si historique, si archaïque et dépassée qu’est le dessin.

Aujourd’hui les même institutions, toujours opportunistes,   semblent vouloir réhabiliter la discipline, en mettant en avant un courant de dessin contemporain. Pour cela : salons (récemment le Drawing now, à Paris), foires internationales, acquisitions officielles par FRAC et FNAC, subventions à artistes, etc.

Entretemps, certains irréductibles n’ont jamais cessé de dessiner ou de transmettre le dessin, non pour faire une œuvre conservatoire, mais bien parce qu’ils ressentaient profondément la nécessité de l’utiliser dans la pratique de leur art, qu’il en était l’un des ressorts vitaux. 

Le dessin, c’est la contemplation, l’observation, l’imprégnation, la compréhension et la connaissance du monde.  Le dessin, c’est l’apprentissage de la structure, du système osseux et des réseaux nerveux et veineux qui constituent l’anatomie d’une œuvre vivante, au fond.  C’est l’écriture, le dit et le non-dit, l’exprimé et le supposé, c’est le suspens, le mystère.

C’est aussi une manière unique de vivre le temps.

(Le dessin m’a sauvé bien souvent du désastre. Il m’a aidé, et continue de le faire, devant la toile, devant la vie, devant la mort.) 

Le dessin est par nature intemporel. Lorsqu’une feuille semble datée, c’est un peu sa fin annoncée. Voilà bien le problème de ce dessin auto-proclamé contemporain : il veut se dater lui-même, il fait tout ce qu’il peut  pour prendre une place dans l’histoire en collant à l’époque comme une glu poisseuse, au prix d’efforts qui le rendent visuellement artificiel et mensonger. Il veut être innovant absolument, alors qu’il lui suffirait d’être honnête.

Les décideurs de l’art contemporain ne changeront donc jamais ! Ils décrètent un jour que le dessin est mort, que trop de technique tue la créativité, donc la création. Le jour d’après, ils annoncent que le dessin est ressuscité, mais qu’il doit être contemporain pour exister : il doit  donc (rien de nouveau dans le vocabulaire) “interroger” ou encore “questionner”, se débarrasser de ses supports conventionnels (beaucoup de dessins muraux), ou en occuper d’autres plus improbables,  il doit “convoquer” d’autres disciplines “émergentes”, et s’intégrer dans des “dispositifs”. Il s’inspire de l’urbanité, de la bande dessinée, de l’actualité, du dessin de presse, il est souvent très anecdotique, linéaire et particulièrement froid, déshumanisé, ne laissant pas venir facilement l’expression de la main. Il est parfois terriblement enfantin,  immature.   Il emploie abusivement le discours, pour tenter de pallier sa vacuité (vacuité assez prévisible, bon nombre de jeunes artistes d’aujourd’hui présentés comme dessinateurs ayant été enseignés par une génération de professeurs qui eux-mêmes n’ont pas ou peu été formés aux techniques du dessin ; pas étonnant qu’il semble vidé de sa substance).

Mais très habilement, on associe, lors de ces réunions consacrées au dessin contemporain, quelques artistes dont l’art graphique est incontestable, pour donner une crédibilité à ces manifestations…

Dessiner, c’est apprendre l’effort, le recommencement, c’est savoir faire travailler sa main, son l’œil et son mental dans un équilibre dont la précarité et l’incertitude font l’art.

Dessiner, c’est se comprendre soi, et comprendre l’autre. Dessiner, c’est s’ouvrir. C’est apprendre l’exigence, la persévérance, c’est à la fois chercher, construire, entretenir, finir.

Loin  de moi l’intention d’associer le dessin à une imagerie nécessairement figurative :  dessiner, c’est regarder, organiser et former, même s’il s’agit d’intentions ou de sujets dits abstraits ou non figuratifs, même (encore plus) s’il s’agit de la seule couleur, ou de la seule matière. Savoir dessiner, ce n’est pas (seulement) savoir construire une perspective savante, conduire un contour autour d’une forme ou évoquer le modelé d’un sein, c’est aussi savoir bâtir et rythmer sa composition par un réseau de lignes cachées, enfoncées dans l’œuvre. C’est encore laisser sa trace, son empreinte, son geste. Y laisser sa main, sa peau.

Il ne devrait être ni classique, ni académique, ni contemporain, il devrait être au dessus de tout ça, et en dessous de tout travail artistique. L’artiste, par le dessin, a toujours cherché les linéaments du monde.