dimanche 6 novembre 2011

Pas volé

L’artiste est redevable envers ceux qui sont à l’origine de sa décision de pratiquer son art, de la manière de l’aborder, de le vivre. Il est sous influence, il vient de quelque part, il est fils ou fille de. Son parcours est jalonné de rencontres décisives, formatrices, directrices, déterminantes. Rencontres humaines, rencontres avec des œuvres, avec des traces laissées.

Il m’a toujours paru  indispensable et naturel de ne rien taire de mon parcours et de ma formation artistique. Il m’a toujours semblé que la moindre des choses était de citer mes maîtres, mes professeurs, mes influences, mes tuteurs artistiques, mais aussi mes proches, amours, famille, amis, soutiens, tous ceux qui ont une responsabilité dans ce que je crée aujourd’hui. Un besoin de marquer une reconnaissance, faute de mieux. Dans mon atelier des champs, seul devant la toile ou au dessus de la feuille, je convoque à chaque moment tous ceux grâce à qui je suis au travail aujourd'hui, grâce à qui cette peinture est ici et maintenant ce qu’elle est. Tous ceux qui sont au fond de moi, visibles ou invisibles. Vivants toujours.

Dans mon atelier de la ville, depuis vingt-cinq ans maintenant, des centaines de personnes sont entrées avec l’envie de se nourrir, sont restées plus ou moins longtemps selon qu’elles trouvaient la nourriture plus ou moins à leur goût, et sont sorties un jour pour continuer seules, ou avec d’autres.  Tous ces gens, que font-ils ensuite de cette formation ?

Certains ont abandonné. J’espère simplement qu’ils regardent maintenant les œuvres d’art avec un œil un peu plus assuré ou plus critique, cet œil qui lors des  séances a tenté de conduire une main qui voulait peindre et dessiner et qui, de là, a un peu mieux compris, senti,  ce qui se passe sous la surface. 

D’autres pratiquent, cherchent, travaillent, exposent, tantôt en  amateurs (je renvoie à ce sujet vers deux articles :  “purement et simplement”   et “celui qui aime”), tantôt avec  des visées ou des chemins artistiques plus professionnels, plus ambitieux.

Parmi tous ceux-là, certains m’ont fait l’amitié (je le prends ainsi) de me citer parmi les rencontres ayant participé à leur parcours. J’en ressens une grande fierté, pourquoi s’en cacher ? Fierté d’avoir aidé à un cheminement, à une réflexion, à une ouverture, fierté d’une contribution. Mais d’autres gardent un silence absolu sur leur passage (parfois long, pourtant) à l’atelier de la ville. Etrange silence, alors que la marque est  inscrite soit dans l’œuvre, soit dans le discours, ou dans la posture…  Je pense à ces aquarellistes de clientèle (ah, tiens? on y met un  peu de collage, maintenant… c’est normal, c’est ce qui marche, en ce moment), ou à ces peintres au statut indéterminé qui écument les salons en accompagnant leur œuvres de biographies ronflantes mais incomplètes ou arrangées.  Si j’ajoute ceux ou celles (les mêmes ?) qui sont venus voler quelques manières d’enseigner, glaner quelques conseils pratiques (plus administratifs qu’artistiques), emprunter quelques idées de sujets ou d’approches pédagogiques, tout cela avant d’ouvrir ensuite un cours directement inspiré, ou au contraire dans lequel on préfère flatter  le “client” dans le sens du pinceau, où l’on met en avant le ludique avant l’effort, le spontané avant l’étude, le hasard avant l’intention, je ne parviens pas à rester muet. Car la réaction, le  contrepied, l’opposition naissent aussi d’une empreinte et la prolongent à leur manière, a contrario. Mais cette empreinte existe bien. Dans tous les cas, plus que de la reconnaissance, j’aurais apprécié  un peu d’honnêteté. En art, le vol est recommandé, (mais) il faut l’avouer.

Ces suiveurs ont-ils aujourd’hui la conscience tranquille ? Ils s’en arrangeront, mais quoi qu’ils fassent, leur travail leur ressemble : il ment par omission.